Quand le football peine à se conjuguer au féminin

En France, quand on pense au football, c’est Zinédine Zidane, Thierry Henry... uniquement des hommes. Les femmes ont du mal à exister dans ce milieu très masculin. Malgré des progrès, le football féminin français accuse un retard conséquent face à certains de ses voisins.



Première journée de championnat de France, l’Olympique lyonnais gagne 6-0 sous les yeux de... 200 spectateurs. À peine. Cette situation est inimaginable pour les joueurs de Ligue 1. C’est pourtant ce qui arrive à chaque match aux joueuses de l’OL féminin, pourtant en Division 1. Le football féminin ne bénéficie pas encore de l’aura de son homologue masculin, premier sport de France avec 2 000 000 de pratiquants. Avec 60 000 licenciées, la France est loin derrière des pays comme l’Allemagne (1 000 000 de joueuses), l’Angleterre (130 000) ou encore la Norvège (107 000). En France, le football serait un « bastion fermé » réservé aux hommes, selon Catherine Tracol, présidente de la commission féminine de la Ligue Rhône-Alpes. « Il y a une forte influence des habitudes latines, notamment des inclinaisons machistes, concernant la place de la femme dans la société. » Un constat confirmé par le nombre de licenciées dans les autres pays latins : 22 000 en Italie, 16 000 en Espagne et... 1 200 au Portugal.

Le foot, « créé par et pour les hommes »

Le bilan français n’est pas contesté par Elisabeth Bougeard-Tournon, chef de projet sur le développement du football féminin au sein de la Fédération française. « Il y a encore des relents de machisme, mais il sévit de moins en moins. Il ne faut pas oublier que le football a d’abord été conçu par et pour les hommes. Mais les filles trouvent une place : on est passé de 15 000 à 60 000 joueuses en une quinzaine d’années. » Trouver une place où jouer est une mission encore difficile pour les filles intéressées par le ballon rond. « J’ai commencé le football à 8 ans et ça a été la galère pour trouver un club, témoigne Alix Chosson, 22 ans, étudiante en master à l’IEP de Bordeaux. J’ai souffert de recevoir comme unique réponse : ‘on ne prend pas les filles’. J’ai fini par être acceptée à Aussonne, à côté de Toulouse, et j’ai été bien intégrée, même si j’étais seule parmi les mecs. » D’autres n’ont pas eu cette chance, comme Florence Baro, 22 ans, étudiante en droit du sport à l’université Aix-Marseille III. « Quand j’étais à l’école primaire à Joigny, dans l’Yonne, j’ai cherché un club dans le département, en vain. Même à Auxerre ! (où réside un club professionnel masculin) Je
n’ai finalement joué dans un club qu’en 2007-2008, pendant une année à l’étranger, au Danemark. Là-bas, il y a des installations de fous, et une réelle différence de traitement. »

Des mentalités qui évoluent difficilement

Cette différence de traitement est « culturelle », selon la plupart des interlocuteurs. Et dans ce domaine, les mentalités lourdement ancrées évoluent difficilement. « Il y a encore des freins, dans le milieu du football comme du côté des parents, explique Sébastien Duret, webmaster du site footofeminin.fr. Dans les esprits, cela reste un sport de garçon. » Il est vrai que dès que l’on parle de football féminin, la comparaison avec son homologue masculin ne tarde pas : « le jeu est plus lent », « c’est moins physique », autant d’arguments qui reviennent régulièrement. Les connaisseurs, comme Jean-Michel Aulas, président de l’OL, rétorquent que « le jeu est plus délié, tactique et technique ». Mais faire cette comparaison, c’est déjà rentrer dans une logique de supériorité et d’infériorité. « On ne devrait pas comparer footballs masculin et féminin, ce sont deux jeux complètement différents », assure Ingvild Stensland, joueuse norvégienne de Lyon. « Il y a une différence de morphologie qui est présente dans tous les sports, c’est inévitable », explique Florence Baro. « Voilà quelques années, le tennis féminin subissait lui aussi ces reproches, indique quant à
elle Marie-Christine Terroni, présidente du club féminin de Juvisy, dans l’Essonne, qui évolue en Division 1. Il est aujourd’hui très populaire, alors que le jeu reste différent. »
Comment rendre le football féminin plus populaire ? Bon nombre d’acteurs soulignent le rôle des médias, qui pour l’instant se font très peu l’écho de la discipline. Exemple symptomatique : lors de l’Euro
féminin qui s’est déroulé cet été en Finlande, 43 journalistes allemands étaient accrédités, quand il y avait... zéro Français. « L’équipe de France est certes retransmise, auparavant sur Canal+, désormais sur Direct8, mais cela reste des chaînes encore trop confidentielles », regrette Catherine Tracol. Sur Internet, seuls deux sites permettent de suivre l’actualité du football féminin français : celui de la FFF (www.fff.fr) et Footofeminin.fr. Ce dernier est totalement bénévole. « J’y passe 20 à 30 heures par semaine, explique Sébastien Duret, le webmaster. Des journalistes avaient essayé de tenir un site d’information sur le football féminin, il y a quelques années. Mais ils se sont vite rendus compte qu’ils ne pourraient pas gagner leur vie avec ! »

Des audiences confidentielles

Pour les médias, l’explication de cette quasi-absence est très simple : « C’est encore un sport en devenir, qui n’est pas assez réputé et sans lisibilité, selon Christophe Bureau, journaliste à Eurosport. Les audiences ne sont pas exceptionnelles, il n’y a pas photo face à un match de football masculin, même de Ligue 2. » L’audience, ou les ventes pour la presse écrite, voilà ce qui déterminerait le contenu. « Les médias n’ont pas comme vision de promouvoir un sport, ils ne prennent pas de risques », constate Sébastien Duret. Car si prise de risque il y a, les retombées doivent être significatives, ce qui n’est pas - encore ? - le cas pour le football féminin. « Sans médias, pas de partenaire, et donc pas d’argent pour les clubs », résume Aline Riera, consultante pour Canal Plus. Le cercle vicieux est depuis longtemps enclenché. Une façon de sortir de l’impasse peut être l’impulsion des clubs professionnels masculins. L’OL a ainsi massivement investi dans le football féminin ces dernières années, tout en lui garantissant une certaine autonomie. Si Jean-Michel Aulas est le PDG du groupe OL, Paul Piemontèse est président de l’OL féminin, ex-FC Lyon, intégré à l’OL
en 2004. « C’était dans la ligne des choses, et également une demande de la municipalité en raisons des difficultés financières du FC Lyon », explique Jean-Michel Aulas. D’autres clubs professionnels, comme le Toulouse FC, le Montpellier HSC ou encore le Paris Saint-Germain empruntent la même voie. Le PSG a d’ailleurs organisé, pour la première fois, un match de Division 1 féminine au Parc des Princes, le 18 octobre dernier, rassemblant alors plus de 5 800 spectateurs. Mais de nombreux acteurs de ce sport regrettent que ces matches ne constituent pas des levers de rideaux avant un match de Ligue 1, ce qui permettrait d’avoir beaucoup plus de spectateurs. « Peut-être ont-ils peur qu’on abîme le terrain ? », ironise Marie-Christine Terroni. Son club, Juvisy, est le plus titré de France, mais souffre de la rude concurrence imposée par les clubs professionnels. « Je suis une présidente bénévole, notre budget est de 215 000 euros par an quand celui du PSG ou de l’OL est largement supérieur. Pour nous, il n’y a pas de clubs professionnels à proximité, donc pour l’instant c’est SOS on se débrouille tout seuls ! »

Comment briser le cercle vicieux ?

Deux visions s’affrontent pour enclencher un début de médiatisation, qui donnerait une bouffée d’air frais bienvenue au football féminin français. Pour certains, c’est par le haut, et notamment un bon résultat de l’équipe de France, que la machine pourrait être lancée. « Ce fut le cas pour le handball, qui a été un des premiers sports collectifs féminins français à être médiatisé après, notamment, une finale courageuse avec une médiatisation énorme (aux championnats du monde 1999) », explique Catherine Tracol. La présidente de la commission féminine de la Ligue Rhône-Alpes s’est beaucoup impliquée dans l’organisation du match France-Islande (2-0) du 24 octobre au stade de Gerland à Lyon. Elle a également été parmi les instigateurs du match France-Angleterre (1-0) de novembre 2002 qui a réuni 26 000 personnes à Saint-Étienne, une première. Les Françaises aimeraient suivre l’exemple de la Suède, où il y a eu un « boom après notre 2e place à la Coupe du Monde 2003 », raconte Lotta Schelin, joueuse suédoise évoluant sous les couleurs de Lyon depuis août 2008. Pour d’autres, en revanche, c’est en favorisant la pratique par les jeunes filles que l’on développera la popularité du sport. « Il faut plus d’animations, de découvertes du football féminin sous l’angle du plaisir », affirment Florence Baro et Alix Chosson. Une tendance que semble adopter la Fédération. « Avant, nous nous focalisions sur l’équipe de France et la Division 1 », explique Elisabeth Bougeard-Tournon. L’aboutissement de cette politique a été la création, en 2009, d’un statut fédéral semi-professionnel des joueuses de haut niveau, une vraie reconnaissance. « Mais, maintenant, nous tâchons de faire la part belle aux enfants, en développant l’école de foot au féminin. » Si cette stratégie parvient à atteindre son but, peut-être les années à venir verront-elles l’éclosion d’un sport
trop longtemps oublié, et qui créera « une légende », comme le souhaite Paul Piemontèse. Pour que le football se conjugue définitivement au féminin aussi bien qu’au masculin.

Texte et photos : Alexandre Pouchard

Jeudi 11 Mars 2010
Sébastien Duret