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Bleues - Gaëtane THINEY : "Aujourd'hui, tout n'est pas mis en place pour que l’Équipe de France puisse gagner demain"

Avec 400 matchs en D1, Gaëtane Thiney (163 sélections) a évoqué l’Équipe de France avec laquelle elle n'a plus évolué depuis le match face à la Serbie en novembre 2019. Elle évoque son parcours mais aussi le contexte actuel où les joueuses veulent s’exprimer pour un objet commun de résultats.



Première sélection et premier but en A pour Thiney en 2007
Première sélection et premier but en A pour Thiney en 2007
Premier interview sur le parcours en D1 publié vendredi dernier

Cette longévité et régularité en championnat vous a permis de connaître l’Équipe de France. Même si aujourd'hui vous n'avez pas été appelé depuis presque un an, vous en gardez de bons souvenirs ?
Tout d'abord, il y a eu le titre de championnat d'Europe en jeunes (ndlr : Euro U19 remporté en 2003) qui m'a beaucoup marqué, et qui m'a apporté des émotions fortes. Et puis aller en A. C'était des émotions extraordinaires, je suis très ancrage interne, représenter mon pays, cela est viscéral. Mon premier match, je m'en souviens comme si cela était hier, à Mérignac. J'étais tellement stressée que j'avais deux crampes avant le match. Le long péronier , j'avais les deux hyper tendus. Je me disais que je ne pouvais pas jouer.
L’Équipe de France, c'était l'apothéose et en même temps, je ne me prenais pas la tête. J'étais naturelle, j'y allais sans complexe, sans me prendre la tête. Il y a eu l'ère avec Bruno Bini. C'était un manager qui me correspondait parfaitement. Il était beaucoup sur les valeurs humaines, jouait sur les émotions. Il recentrait sur la motivation, la cohésion, le partage et j'avais besoin de cela. J'ai fait un sport collectif pour ça.

"On avait un coach qui nous faisait confiance"

Thiney, buteuse en 2011 face au Canada (photo Eric Baledent)
Thiney, buteuse en 2011 face au Canada (photo Eric Baledent)
Est arrivée ensuite la Coupe du Monde 2011 en Allemagne ?
Déjà l'Euro 2009 a été la découverte pour moi. J'ai joué contre l'Allemagne, contre Prinz, des monuments du foot. J'ai découvert, j'ai pris confiance et puis l'équipe a commencé à jouer de mieux en mieux avec des joueuses extraordinaires. La génération de la Coupe du Monde 2011 était une alliance et un alliage parfait de joueuses d'expérience et de jeunes joueuses insouciantes et de talents purs. Louisa Necib était pour moi un talent pur. La vitesse d’Élodie Thomis, jamais je pense que l'on ne les retrouvera sur un terrain. On avait toutes des qualités très fortes, chacune à notre niveau. Soub' était pour moi la meilleure milieu de terrain au monde. A gauche, Sonia Bompastor était une battante. Autant on n'était pas les plus grandes amies du monde, mais j'adorais jouer avec elle. Toutes ces joueuses, les unes à côté des autres ont réussi à créer un petit événement quand on regarde la Coupe du Monde 2011. Cela a été la plus belle compétition. Il y a aussi Marie-Laure (Delie), Eugénie (Le Sommer) qui arrivait vraiment bien, Wendie (Renard) aussi qui arrivait. C'était une confiance les yeux fermés en ses partenaires. On avait un coach qui nous faisait confiance, ce qui a fait que l'on a produit un jeu extraordinaire avec le sourire au quotidien. Cela a permis d'aller en demi-finale de Coupe du Monde. Il nous manquait un petit peu plus d'expérience pour pouvoir aller plus loin. Mais déjà une demi-finale, c'était dingue.

Ce parcours reste aujourd'hui le meilleur de l’Équipe de France à ce jour ?
Dans une sélection, l'aventure humaine est incontournable. A un moment, nous les joueuses, on n'a pas réussi à avoir la même philosophie. On était très très centré sur la performance avant tout, en oubliant les relations humaines. Il aurait fallu trouver un juste milieu. Bruno Bini a apporté ce juste milieu mais à un moment, il y en a qui ne voulait pas de cela, et ça a changé. Il y en a qui ne voulait plus adhérer à ce projet-là alors qu'avec beaucoup de recul, c'était un projet idéal puisqu'il permettait à tout le monde de s'exprimer. Si on l'avait amélioré, cela aurait cartonné. C'est ma vision des choses. Maintenant, des choix ont été fait, je ne suis pas dans les choix du sélectionneur et heureusement. Ensuite est arrivé Philippe Bergeroo, avec qui cela commençait plutôt bien puisqu'il avait une grosse expérience sur la performance, même s'il lui manquait une expérience avec les filles, et un peu de confiance sur les grandes compétitions pour éviter que cela parte dans tous les sens. Ce n'est pas la faute du sélectionneur mais c'est l'alliage des deux qui était important. On n'a pas réussi à trouver le bon compromis. Soit il y avait une méconnaissance du public féminin, soit on n'est pas assez bon en management, soit on manque un peu d'expertise dans l'approche du haut niveau, et parfois un peu des trois. On pouvait reprocher tout ce que l'on voulait à Bruno mais c'était quelqu'un qui était à l'écoute, était capable d'évoluer. On va dire que je suis pro-Bruno mais il y avait plein de choses à faire. Aujourd'hui il n'y a pas eu le bon dosage, sinon on aurait gagné.

"A part nous mettre nous-mêmes (staff et joueuses) des bâtons dans les roues, on n'avance pas beaucoup"

Thiney face aux Pays-Bas trois mois avant l'Euro 2017
Thiney face aux Pays-Bas trois mois avant l'Euro 2017
J'ai confronté mon point de vue avec un adjoint de l’Équipe de France de l'époque après l'ère Bruno Bini. Il m'a dit : "oui, Bruno Bini, la preuve que cela n'a pas marché, il n'a fait que demi-finale". Je lui ai répondu : "Rappelle-moi quand l’Équipe de France ira en demi-finale". Bruno a fait deux demi-finales : la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques et cela, on ne peut pas le retirer. Maintenant, libre à chacun de pouvoir le faire et force est de constater que ce n'est pas le cas. Je ne suis pas là pour dire que Bruno est le meilleur, je constate des faits uniquement. Tout le monde a des défauts et des qualités, mais il faut surtout penser collectif et penser Équipe de France. Ce que j'aime, c'est la France, je veux que la France gagne. Je ne suis pas une égoïste. Je parle comme je l'ai fait en janvier, parce que je considère que c'est mon devoir. C'est peut-être la dernière chose que je peux faire pour l’Équipe de France, peut-être pas. Mon devoir, c'est de dire qu'aujourd'hui, tout n'est pas mis en place pour que l’Équipe de France puisse demain gagner, nous ne sommes pas dans le haut-niveau sur pleins de domaines, que ce soit le management, les choix sportifs et la collaboration avec les clubs. Cela fait des années que l'on fait semblant. Quand on est joueuse, c'est un véritable gâchis et c'est très très frustrant. Tous les jours, on s'entraîne, on rêve de gagner un titre. Mais on n'arrive pas à être performante, on n'arrive pas à s'exprimer. On ne comprend pas pourquoi. Et à part nous mettre nous-mêmes (staff et joueuses) des bâtons dans les roues, on n'avance pas beaucoup. On n'arrive pas à être positives. Une joueuse américaine m'a dit "Mais comment vous pouvez gagner ?". Je lui dit "oui". Mentalement, ce n'est pas possible. Elle m'a dit : "Quand on lit un article et que l'on voit qu'entre vous, staff et joueuses, cela part dans tous les sens. C'est impossible de gagner".

Le football, ce n'est pas de la com'. Le foot, c'est du travail. Le sport de haut niveau, c'est travailler ensemble pour atteindre un objectif commun. COMMUN. Ce n'est pas plus l'un que l'autre, obtenir un titre en COMMUN. Cela résume tout. On perd beaucoup trop d'énergie. On aurait dû jouer une Coupe du Monde en France qui aurait dû être extraordinaire. On ne l'a pas vécue de la même manière, de ce que l'on voit à la télé. Ça, c'est la réalité. Mais c'est barbant, parce qu'à chaque fois, c'est un buzz. Il n'y pas d'ego de joueuses frustrées, aigries, qui sont en fin de carrière. Il n'y a rien de tout ça. Cela fait des années que l'on bosse comme des dingues et qu'on suit les gens. Mais on ne nous écoute jamais. Je veux bien tout entendre mais au bout d'un moment, ce n'est pas la politique des joueuses. Ce n'est pas la République des joueuses. Nous, à un moment, on est là pour parler de l’Équipe de France. Je ne gagnerais sans doute rien avec l’Équipe de France parce que cela m'étonnerait que je sois au prochain Euro si c'est Corinne Diacre. En attendant, ma seule volonté, c'est que l’Équipe de France gagne. Aujourd'hui et hier, il y a plein de choses qui manquent.

"Le rôle d'un sélectionneur, c'est d'écouter les joueuses cadres et leaders"

Joie dans les vestiaires à l'automne 2019 après un succès face au Kazakhstan
Joie dans les vestiaires à l'automne 2019 après un succès face au Kazakhstan
Vous partagiez la même chambre avec Wendie, vous avez eu l'occasion d'en discuter ?
Oui. Chaque fois, c'est fatigant, cela devient une histoire plus politique que sportive. Nous, nous sommes des passionnées qui avons envie de remporter des titres avec notre pays. Aujourd'hui, il faut faire de la politique, de la diplomatie, des médias, de la communication pour pouvoir exprimer des choses. Moi, je n'explique pas à mes entraîneurs, comment ils travaillent. Pas du tout, je ne suis pas dans cette volonté-là. Mais à un moment, le rôle d'un sélectionneur, c'est d'écouter les joueuses cadres et leaders qui ont prouvé pendant vingt ans qu'elles étaient fidèles à des valeurs. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas. Une joueuse comme Wendie Renard, comme Amandine Henry, comme Eugénie Le Sommer, ce sont des filles qui veulent gagner, elles ne veulent pas perdre. Quand elles disent des choses, déjà qu'elles en retiennent 95% de ce qu'elles veulent dire, si elles disent 5%, ce n'est pas pour perdre. Elles pensent que c'est pour faire avancer les choses. C'est un projet de vie, c'est fatigant. J'ai 35 ans, je n'ai pas d'enfant. Le football, c'est un projet de vie. On décale tout à plus tard, à un moment il faut se rendre compte que les sacrifices, on les a fait. Il faut juste se rendre compte que l'on veut s'exprimer dans ce que l'on sait faire, notre passion. Et si en plus, on aime notre pays, cela décuple. On demande juste cela. Il n'y a aucune revendication supplémentaire que de juste vouloir s'exprimer de la meilleure des manières.

Entretien réalisé mercredi 14 octobre 2020

Gaëtane THINEY

Née le 28 octobre 1985 à Troyes
1,70m - 62kg
Milieu de terrain
163 sélections (132 titularisations)
58 buts

Première sélection :
28/02/2007 France - Chine (2-0)
Premier but :
28/02/2007 France - Chine (2-0)
Dernière sélection :
09/11/2019 France - Serbie (6-0)

Palmarès
Championne d'Europe des moins de 19 ans en 2003
Demi-finaliste de la Coupe du Monde 2011
Demi-finaliste des Jeux Olympiques en 2012

Mardi 20 Octobre 2020
Sebastien Duret


1.Posté par D.Brinon le 20/10/2020 17:18 (depuis mobile)
La vérité, que la vérité, je peux le dire j''ai vecu 3années auprès d''elles,le pire les jo de Londres,.il est vrai qu''il ne fallait pas grand chose pour arrivé au sommet, comme le dit Gaetane, un grain de sable entre joueuses ou le staff faux cul.


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